Mauritanie : les enjeux d'un recensement
01-11-1998

(SYFIA Mauritanie) Le recensement en cours en Mauritanie suscite espoirs et controverses. Chaque groupe ethnique craignant d'être lésé soit par les méthodes employées, soit par les résultats. Mais chacun s'efforce de garder son calme.
"Pour un état civil fiable", tel est le slogan du recensement administratif qui s'est déroulé en Mauritanie du 1er septembre au 15 octobre 1998. Tous le monde est concerné : habitants des villes, des villages et des campements ainsi que les Mauritaniens de l'étranger. Ces derniers effectuent ce "devoir national" dans les consulats des pays où ils vivent.
A terme, chaque Mauritanien aura un numéro national d'identification. La base de données informatisée ainsi constituée permettra d'établir des pièces d'état civil et des passeports. Chacun recevra un nouvel extrait de naissance et les cartes d'identité vont changer.
Ces nouvelles donnes techniques doivent permettre, selon les termes du gouvernement, "l'émergence d'une société moderne". Mais ce recensement touche aussi aux aspects les plus sensibles de ce pays de 2,2 millions d'habitants où les clivages ethniques demeurent très forts. A tel point que les résultats du précédent recensement de 1988 n'ont jamais été rendus publics. Les évolutions démographiques pourraient, en effet, avoir très sensiblement modifié la répartition de la population toujours affichée [Maures blancs (30 % de la population), Haratines, population noire descendante des anciens esclaves des Maures, (40 %), et Négro-Africains (30 %)], au détriment du groupe des Maures blancs au pouvoir.
L'enjeu est donc d'importance. La modernisation de l'état civil est la revendication principale de l'opposition qui a toujours critiqué son manque de fiabilité. Comme pour répondre à ces préoccupations, un responsable du Secrétariat d'état à l'état civil proclame aujourd'hui : "Nous aurons désormais une base incontestable pour les listes électorales".
Mais le processus en cours est si sensible que les Maures et les Négro-Africains n'en débattent jamais entre eux pour éviter de politiser cette opération. Chacun préfère en discuter avec ses proches. "Ce recensement vise à exclure certains d'entre nous qu'on ne considère pas comme de vrais Mauritaniens", pensent nombre de Négro-Africains (pulaars, soninkés et wolofs), installés majoritairement au sud du pays sur les rives du fleuve Sénégal. "Tant que des gens continuent de penser que les Mauritaniens authentiques ce sont les Maures et non les autres, la suspicion demeurera toujours. C'est dans les têtes. Notre malheur, c'est d'appartenir à des ethnies que l'on retrouve aussi au Sénégal et au Mali. Pourtant le Mali a ses Maures, le Sahara occidental aussi. Et beaucoup sont devenus mauritaniens sans qu'on y voit d'inconvénients", s'insurge A. H. Diol, un cadre négro-mauritanien.

Qui est mauritanien ?

Dans une lettre publiée par l'hebdomadaire "Eveil Hebdo", Amadou Moctar Kane, le premier Négro-Africain candidat à des élections présidentielles en 1997, écrit : "Tous ces étrangers auxquels des pièces d'identité ont été délivrées entre 1991 et 1994 sans certificat de nationalité ? Ceux-là, ils seront sûrement recensés. Et les Mauritaniens de souche ?".
Que va-t-il advenir des "réfugiés mauritaniens dépossédés de leurs papiers en 1989 lors du conflit avec le Sénégal et de ceux rentrés au pays et qui continuent d'attendre la régularisation de leur situation ?", s'interroge "Action pour le changement", un parti regroupant Négro-Africains et Haratines.
Chez les Maures, on invoque la nécessité d'une clarification de la situation. "Le recensement permettra de connaître ceux qui sont mauritaniens et ceux qui ne le sont pas", explique l'un d'eux sur les antennes de la radio nationale. Et un spot d'inciter : "Recensez-vous pour prouver que vous êtes mauritaniens".
Cheikhna, un ingénieur maure, ne cache pas son inquiétude face aux étrangers d'autres pays d'Afrique qui viennent s'installer et travailler en Mauritanie. "Le comble, dit-il, c'est quand il marie une femme de son milieu. Au bout de cinq ans, elle obtient la nationalité par alliance et les maternités se succèdent. A la longue, l'équilibre de la cohabitation peut être rompu. Nous sommes blancs et noirs de plusieurs composantes qui vivent en paix."
Pour éviter le recensement de personnes fictives, cette fois-ci on ne compte que les personnes que l'on voit. La présence physique du père de famille, de son ou de ses épouses et de chacun de ses enfants jusqu'au nouveau-né est exigée.
Des excès de zèle de certains recenseurs ont d'ailleurs suscité quelques altercations. Ainsi l'un d'eux a-t-il dû esquiver les coups pour avoir demandé le nom du grand-père d'un vieux chef de famille. Un autre a voulu qu'une fillette de sept ans présentée par son père avec ses papiers donne elle-même son nom, prétextant qu'elle pourrait ne pas être de la famille.

"Deux poids, deux mesures".

Cependant la même rigueur ne s'applique pas partout et à tous. Au consulat de Mauritanie à Banjul, un diplomate a constaté que "certaines personnes n'avaient même pas de papiers. C'est le recensement qui a permis de régler leurs problèmes". De même, les Haratines sans pièce d'identité n'ont aucun mal à se faire recenser, leur "mauritanité" semble évidente. Cette faveur ne s'étend pas à tout le monde. "Des heurts se sont produits à Rosso (Ndlr : ville située sur le fleuve Sénégal) parce qu'on ne voulait pas recenser des citoyens ne détenant pas de documents... Mais en Mauritanie, les pièces d'état civil n'ont commencé à être établies il y a à peine 20 ans", précise Amadou Moktar Kane.
La scène suivante, qui s'est déroulée dans un bureau de Nouakchott, est significative. Un recenseur demande à une femme d'apporter la pièce d'identité du père des trois enfants qu'elle tient par la main. Elle s'exécute et revient avec son mari qui présente ses papiers sitôt rentré dans le bureau. Le recensement commence pour ses enfants. Au même moment entre une Mauresque accompagnée de deux enfants. Le second recenseur ne lui demande rien. Le premier père de famille ne peut s'empêcher de protester : "Pourquoi vous ne lui demandez pas la pièce d'identité du père des enfants. Il y a deux poids, deux mesures !". Un silence s'installe. Les recenseurs continuent à écrire. Comprenant leur embarras, l'homme, un Négro-Africain bon teint, se retire lourdement avec sa famille.

par Mamadou Bineta
Article du 01-11-1998. Rien a changé.