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L’État-nation en Afrique subsaharienne, un modèle en crise ?

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14-11-2007

L’État-nation en Afrique subsaharienne, un modèle en crise ?Le morcellement de l’Afrique en 52 États, record à l’échelle continentale, permet d’évoquer un phénomène de balkanisation et conduit à s’interroger sur la viabilité d’un certain nombre d'entre eux. Par ailleurs, les crises récentes (guerres civiles, coups d’État) pourraient paraître susceptibles de remettre en cause ces configurations territoriales.

Depuis les indépendances, l’Afrique a connu un grand nombre de conflits armés et les conflits continuent à y faire plus de victimes que dans toutes les autres guerres réunies à travers le monde. Ce constat va à l’encontre de la réduction du nombre des conflits observée dans le monde depuis le début des années 1990 [1]. Nombreux sont ceux qui considèrent que le continent est en situation "d’extrême urgence de paix" [2].

En 2004, une vingtaine de pays africains était impliquée dans des affrontements armés ou des situations de crise plus ou moins résolues (R.D. du Congo, Libéria, Côte d’Ivoire, Burundi, Rwanda, Angola, Soudan, Somalie, Congo Brazzaville, Ouganda, Tchad, par exemple). Par ailleurs, les conflits qui affectent aujourd’hui le continent africain présentent des aspects originaux. Il ne s’agit pas de guerres conventionnelles mais d’exactions commises par des "saigneurs de la guerre" agissant très largement en dehors de réelles motivations ethniques ou idéologiques.

Avec des frontières tracées par les colonisateurs au mépris des réalités ethniques, le modèle de l’État-nation a-t-il un avenir en Afrique subsaharienne ? En fait, attribuer à l’héritage colonial la fragilité actuelle des États africains semble relever d’une vision par trop manichéenne. L’absence de véritable démocratie, les contextes de crise économique et sociale, y sont sans doute les causes profondes de la déstabilisation de l’État.


Les héritages : frontières et ethnies

Les frontières actuelles, héritées de la colonisation, ont souvent été considérées comme artificielles et source de nombreux problèmes actuels. Ce jugement doit être nuancé.

Le tracé des frontières est effectivement pour l’essentiel issu de la colonisation. Un décompte précis des opérations de renégociation post-coloniales, révèle que, de 1960 à 1985, seuls 13% de la longueur totale des frontières ont été concernés par des rectifications, le plus souvent de détail, soit à peu près 10 000 sur 80 000 km. Pourtant, une bonne part des tracés frontaliers n’ont jamais été démarqués (41% en 1988) et pas seulement dans des régions désertes parcourues par les nomades.

Les frontières peuvent s’appuyer sur des limites anciennes : on estime que le cinquième des frontières africaines (15 000 km) correspond à des tracés précoloniaux. Il s’agit, par exemple, des frontières du Soudan avec la RDC, l’Ouganda, l’Éthiopie qui se calquent sur les limites méridionales des provinces turco-égyptiennes, en fait, celles de l’aire de trafic des esclaves. Même la limite entre le Niger et le Nigeria, qui peut paraître arbitraire car elle coupe en deux le groupe Haoussa, correspond en fait à une réalité politique précoloniale. Elle reprend en effet la frontière établie au XIXe siècle entre l’émirat de Sokoto, né de la Djihad conduite par Oussman Dan Fodio, et des régions Haoussa demeurées rebelles à son autorité.

Si les Européens s’étaient bornés à fonder des frontières sur un principe ethnique, leur légitimité n’en aurait pas été forcément accrue, beaucoup d’ethnies étant en perpétuelle recomposition. Les colonisateurs ont, dans de nombreux cas, pris en compte les réalités locales avec des limites fixées en accord avec les chefs locaux. Ainsi, la fixation des limites entre le Tchad français et le Soudan anglais s’est fondée sur la prise en compte des pâturages de saison sèche des peuples pasteurs. De même au Kenya, la frontière initiale avec le Soudan a été reportée plus au Nord, en 1931, afin de l’adapter à l’aire d’extension des pasteurs Turkana dont elle recoupait les pâturages.

Il demeure un certain nombre de découpages étonnants qui semblent défier toute logique. Les territoires, perpendiculaires au littoral, des "États tranches" du golfe de Guinée peuvent apparaître déconcertants. Ils s’expliquent par la combinaison des anciens comptoirs côtiers, points de départ de la colonisation, puis de la pénétration vers l’intérieur après 1885, en suivant les itinéraires pré-coloniaux de la traite. Le couloir de Caprivi, possession namibienne de 450 km de long sur 30 à 90 km de large, ne doit rien à la géographie ni au peuplement, mais à la volonté de Bismarck d’obtenir, entre les territoires anglais et portugais, un accès au Zambèze. La situation de la Gambie, curieux territoire enclavé au sein du Sénégal, illustre bien aussi l’ancienne rivalité coloniale entre la France et l’Angleterre.

La carte de l’Afrique actuelle ne correspond pas exactement à celle de la fin de l’époque coloniale : la balkanisation apparaît beaucoup plus importante. En effet, les solutions fédérales existantes ou projetées au moment des indépendances (Afrique occidentale française, Afrique équatoriale française, British East Africa, Fédération d’Afrique Centrale) ont été abandonnées avec l’affirmation des premiers nationalismes africains. Houphouët-Boigny s'est opposé à une Fédération d’Afrique occidentale française souhaitée par Léopold Sédar Senghor, dont la Côte d’Ivoire aurait fourni 40% du PNB mais la capitale établie à Dakar. Le panafricanisme imaginé par Nkrumah n’a pas résisté à l’épreuve de la décolonisation et à l'évolution dictatoriale du régime ghanéen.

L'Organisation pour l'unité de l'Afrique (OUA, fondée en 1963, aujourd'hui l'UA) a adopté, lors de la conférence du Caire de 1964, le principe de l’intangibilité des frontières africaines qui ont finalement acquis une certaine légitimité.

Au total, si les litiges frontaliers de la post-colonisation peuvent expliquer un certain nombre d’affrontements, ceux-ci sont dans l’ensemble demeurés limités. On peut en identifier certains :

 

- la contestation des frontières coloniales du Sahara entre l’Algérie et le Maroc, entre l’Algérie et la Libye, la Libye et l’Égypte,
- le conflit entre le Tchad et la Libye pour le contrôle de la bande d’Aouzou,

- la guerre entre l’Ouganda et la Tanzanie après l’annexion du saillant de Kagera,
- le conflit entre la Mauritanie et le Sénégal en 1989-1990,
- le conflit pour le contrôle de la bande de l’Agesher en zone sahélienne, le Mali invoquant un droit historique des populations d’éleveurs nomades venus du Nord, le Burkina Faso s’appuyant sur des cartes coloniales où apparaissaient les frontières administratives intra-impériales,
- le litige entre le Cameroun et le Nigéria au sujet de la presqu’île de Bakassi dotée de ressources pétrolières.
En fait, seule la guerre de l’Ogaden menée en 1977-1978 par le dictateur somalien Siyad Barre contre l’Éthiopie, ainsi que le conflit ayant opposé, en 1998-2000, l’Éthiopie à l’Érythrée, ont pris une dimension plus importante.
Les conflits relatifs à la question des frontières ont davantage été liés à des crises intérieures aux États issus des indépendances. Il s'agit, par exemple, des tentatives de sécession, guerre du Katanga de 1960 à 1963 dans l’ancien Congo belge, guerre du Biafra au Nigéria de 1967 à 1970, suscitées d’ailleurs dans les deux cas par la volonté d’une partie de la population de s’approprier la rente procurée par de riches gisements miniers ou pétroliers.
On notera également l’existence de conflits nés, non pas du désir d’abolir les frontières coloniales, mais au contraire de les maintenir : Érythrée, Front Polisario de l’ancien Sahara espagnol, Somaliland.

 Principaux conflits en Afrique
entre 1974 et 2003

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Source : Michel Gaudin "Questions Internationales. les conflits en Afrique"* - La Documentation française, janvier-février 2004.

Réalisation : Ceramac, Maison de la recherche, Clermont-Ferrand

La question des frontières est surtout posée non par ce qu’elles séparent mais bien d’avantage par ce qu’elles unissent (R. Pourtier, 2001), ce qui amène à la question du rôle des ethnies et des États. Un certain nombre de troubles actuels semble relever de la question ethnique : Tutsis et Hutus au Rwanda ; peuples du sud de la Côte d’Ivoire Baoulés et Bétés opposés aux nordistes ; descendants d’anciens esclaves et autochtones au Liberia, en Sierra Leone.

Le fait ethnique africain est-il conciliable avec l’État moderne et l’idée de nation ? Il est effectivement difficile de nier les tensions ethniques fondées sur un certain nombre d’héritages historiques : rôle de la traite des esclaves entre les peuples négriers et leurs victimes, responsabilité du colonisateur avec, en particulier, le système de l’administration indirecte qui a privilégié certaines ethnies au détriment des autres. Il faut toutefois souligner que l’exacerbation des rivalités a été souvent ravivée dans la période récente par des tensions religieuses (Nigeria), par le contexte de pression démographique en l’absence de possibilités d’ajustements positifs (Rwanda, Kenya), par les manipulations politiques que les gouvernements organisent eux-mêmes sur fond de crise économique et de diminution de la manne étatique (Côte d’Ivoire).

Pression démographique et tensions ethniques :

Agriculteurs bantous, pasteurs masaï de l'ouest kenyan

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Secteur de forte densité en pays Kisii (agriculteurs Bantous) sur les hautes terres de l'ouest du Kenya. La pression démographique est très forte et l'espace agrcole saturé (densité moyenne : 500 hab./km²) 

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Exploitations du pays Kisii s'organisant en lanière le long du versant avec un étagement des différentes cultures, l'habitat est dispersé. 

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Limite entre les zones cultivées du pays Kisii à droite de la photo et la steppe Masaï à gauche. Le contraste du paysage traduit ici une frontière ethnique entre les pasteurs nilotiques et les agriculteurs bantous. 

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Secteur de Magena, dernières cases du pays Kisii en bordure de la steppe Masaï. À l'arrière-plan des champs temporaires ont été ouverts sur les pâturages par les agriculteurs bantous avec, dans certains cas, l'autorisation des Masaï. Toutefois, ces empiétements peuvent aussi conduire à une situation de tensions ethniques, comme ce fut le cas dans cette zone en février 1998.

Clichés : Eric Bordessoule, février 1998

En réalité, si les clivages ethniques ont souvent été exploités, ils ne constituent pas obligatoirement un obstacle insurmontable à l’édification d’un État moderne. La désagrégation de la Somalie, constituée pourtant par un seul peuple, s’oppose ainsi à la stabilité de la Tanzanie constituée par un grand nombre d’ethnies. Dans ce dernier exemple, la multiplicité des ethnies, sans que l’une d’elles puisse s’imposer aux autres, constitue plutôt un facteur favorable d’édification de l’État-nation.

Quoi qu’il en soit, aujourd’hui encore, l’appartenance ethnique ou clanique est un facteur extrêmement important, à des degrés divers, de la vie des populations et de l’organisation des États. Les réseaux d’immigration et de sociabilité à la ville sont souvent à base ethnique ainsi que certaines dynamiques agricoles qui voient une ethnie contrôler l’ensemble d’une filière de production.

Plus préoccupant, les oppositions traditionnelles entre les ethnies n’ont pas été effacées par les indépendances. La traite des esclaves, pratiquée par les populations sahariennes, a laissé de profondes séquelles. Ainsi, dans un certain nombre d'États de la bande sahélienne, de la Mauritanie au Soudan, persistent de réelles oppositions entre les anciens esclaves, des peuples de cultivateurs noirs, et les descendants des négriers arabes. Il a fallu attendre 1980 pour que l’esclavage soit interdit en Mauritanie et il était encore récemment d’actualité au Soudan dans le contexte de la guerre opposant les populations du Nord et du Sud (voir Marc Lavergne sur la situation au Darfour [3]). La ville, si elle permet un certain brassage ethnique, est bien loin d’effacer toutes les différences. De nombreux quartiers sont organisés sur une base ethnique et des guerillas urbaines peuvent s'y dérouler comme à Brazzaville ou encore à Monrovia, la capitale du Liberia.

Les tensions sont d’autant plus vives que certaines ethnies peuvent prétendre à une position dominante. Par exemple, au Kenya, l’hégémonie Kikuyu, légitimée à l’indépendance par son rôle dans la révolte anti-britannique des Mau Mau, a été contestée par le successeur de Kenyatta. Daniel Arap Moï a favorisé les Kalenjin [4], groupe minoritaire et qui représente plutôt une construction ethnique de circonstance.
Il faut bien noter que la résurgence actuelle des problèmes ethniques et leur instrumentalisation s’inscrit dans le cadre plus général de la crise de l’État en Afrique.

Des États en crise

Dans bien des cas, les États indépendants ont fondé leur politique sur le maintien des cadres coloniaux sur le plan de l'administration territoriale et sur le plan économique. L’organisation territoriale est demeurée fondée sur des systèmes centre - périphérie, héritiers des spatialités coloniales privilégiant les régions développées par les Européens, dans le cadre d’une économie de rente. Les autres parties du territoire sont souvent apparues comme des périphéries délaissées, abandonnées par les pouvoirs publics. L’organisation des réseaux de communication, fondée sur de simples axes reliant la capitale aux régions productrices de matières premières ou de cultures d’exportation, s’est opposée à l’unification des États.

De même, les États indépendants se sont souvent montrés incapables d'encadrer les grands projets de développement, "éléphants blancs" de l'aide et des financements internationaux (aménagement de la vallée du Sénégal, Office du Niger, etc.).

Enfin, ils se sont souvent comportés comme des prédateurs, peu soucieux de redistribuer les profits de l’économie de rente à l’ensemble de la communauté nationale. Cette attitude s’est accompagnée de la mise en place de régimes autoritaires, corrompus, accaparant le pouvoir au profit d’une minorité. Cette situation pose évidemment la question du nécessaire progrès de la démocratie en Afrique, indispensable à la construction d’une véritable identité nationale commune. La faillite des États, l’absence de démocratie sont des éléments décisifs des crises actuelles et jouent un rôle beaucoup plus important que l’héritage du découpage colonial. C’est finalement moins la question de "l’État importé" qui est en cause que sa faillite.

Depuis les indépendances les États africains ont, par ailleurs, été confrontés à des interventions extérieures, de la part des anciennes métropoles, d’autres puissances ou de la communauté internationale.
Ainsi la France parfois qualifiée de "gendarme de l’Afrique" du fait de diverses interventions : au Tchad à trois reprises avec les opérations Tacaud (1978 1980), Manta (1983 1984), Epervier (1986), au Rwanda (1994), en Côte d’Ivoire avec l’opération Licorne en 2002 ainsi que, directement ou de façon plus masquée, par pays africains interposés, au Zaïre, en Centrafrique etc.. Les Belges sont intervenus au Zaïre (Katanga) et au Rwanda.

Les opérations internationales
de maintien de la paix en Afrique

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Source : La Documentation française
www.ladocumentationfrancaise.fr/
dossiers/maintien-paix/carte-omp.shtml

 Les opérations de maintien de la paix reflètent le niveau de conflictualité du continent.  

- MINUEE : Mission des Nations Unies en Éthiopie et en Erythrée, depuis juillet 2000.
- ONUB : Opération des Nations unies au Burundi, depuis juin 2004 qui intègre les forces de la Mission africaine au Burundi (MIAB) sous l'égide de l'Union africaine.
- MONUC : Mission des Nations unies en RDC, depuis novembre 1999. La MONUC a pris, en 2003, la relève de l'opération Artémis de l'UE à Bunia (Ituri).
- FOMUC : Force multinationale en Centrafrique, dirigée par la Communauté économique et monétaire d'Afrique centrale (CEMAC), depuis 2002
- ONUCI : Opération des Nations unies en Côte d'Ivoire, depuis avril 2004. Elle a intégré la MICECI (Mission de la CEDEAO en Côte d'Ivoire) ainsi que les soldats français de l'Opération Licorne. Mandat en collaboration avec la Communauté économique des États d'Afrique de l'Ouest (CEDEAO)
- MINUL : Mission des Nations unies au Liberia, depuis septembre 2003. Mandat en collaboration avec la CEDEAO.
- MINUSIL : Mission des Nations unies en Sierra Leone, depuis octobre 1999. En liaison avec la force de maintien de la paix de la CEDEAO, l'ECOMOG, en 1999 et 2000.
- MINURSO : Mission des Nations unies pour l'organisation d'un référendum au Sahara Occidental, depuis avril 1991. 

La Guerre froide a, en son temps, transposé en Afrique subsaharienne l’affrontement entre les deux blocs. L’URSS, souvent par l'intermédiaire des forces cubaines, y a soutenu des mouvements de libération et certains gouvernements (Angola, Mozambique, Éthiopie de Mengistu, le négus rouge, etc.). De leur côté, les Occidentaux sont intervenus, par exemple au Zaïre et en Afrique du Sud, en soutien au régime de l’apartheid contre ses voisins du nord. Quant à la Libye du colonel Kadhafi a longtemps accueilli, soutenu et armé de nombreux mouvements recouvrant des causes très diverses intervenant très activement au Tchad ainsi qu’en Ouganda et au Soudan.

À l’aube des années 1990, la fin de la Guerre froide et la disparition de l’apartheid en Afrique du Sud n’ont pas pour autant provoqué la fin des violences. Les affrontements se sont régionalisés comme le montrent les phénomènes de contagion observés dans l’Afrique des Grands lacs et le long du golfe de Guinée. Le retrait des troupes étrangères (les dernières troupes cubaines quittent l'Angola en 1991) s'est accompagné d'un accroissement des ventes d’armes aux plus offrants. L’arrêt du soutien occidental a déstabilisé le régime du Maréchal Mobutu au Zaïre. Des recompositions et de nouvelles alliances internationales sont apparues dans la région : d’un côté la RDC, le Zimbabwe, la Namibie, l’Angola et de l’autre l’Ouganda et le Rwanda.

D'une manière générale, l’affaiblissement des États a entraîné de brusques flambées de violence alimentées par la pression démographique et la question foncière (Rwanda bien sur, mais également Kenya, Côte d'Ivoire, etc.). Très souvent les clivages d’ordre ethnique, socio-économique ou religieux ont été manipulés par des pouvoirs aux abois. En Côte d’Ivoire, à l’issue de la période de prospérité, la manipulation du concept d’ivoirité a permis de mettre en accusation, non seulement des émigrés burkinabés mais également des populations du nord, accusées de venir s’emparer des ressources des "vrais ivoiriens", les Bétés et les Baoulés de la zone forestière (voir l'article d'Audrey Fromageot [5]). Ces oppositions ethniques sont, dans certains cas, amplifiées par l’intolérance religieuse. Toutefois, la progression de l’islam en Afrique n’a pour l’instant donné lieu qu’à des oppositions régionales internes aux États (Nigeria, Soudan, Côte d’Ivoire) sans provoquer, heureusement, de véritables guerres civiles.

La perte de contrôle des États sur le territoire national a suscité aussi des phénomènes de recomposition territoriale, en particulier au niveau des marges et des zones frontalières (frontière entre le Nigéria ou le Ghana et leurs voisins francophones, région périphérique de la République Démocratique du Congo), où se sont développés de nombreux trafics jouant sur les différentiels des taux de change et sur les réseaux mafieux (drogue, diamants, etc.). L’émergence de ces territoires trans-étatiques informels révèle certes la faiblesse actuelle de nombreux États. Elle apparaît également comme un élément de réorganisation territoriale qui ne remet pas en cause les frontières étatiques, mais au contraire les exploite (Christel Alvergne [6]).

En dépit des crises il faut souligner des succès engrangés par un certain nombre d’États, dans leur construction nationale, depuis leur indépendance. L’aménagement du territoire est un moyen essentiel pour leur permettre d'entraîner l’adhésion des populations à l’idée nationale.

La Tanzanie offre ainsi un bel exemple de construction d’une nation, en dépit de la multitude d’ethnies, par la diffusion d’une langue officielle, le swahili, et une politique de justice spatiale (unification sur l’ensemble du pays du prix des denrées de base, développement des régions méridionales négligées durant la période coloniale) menée dans le cadre d’une politique volontariste originale mise en œuvre par Julius Nyerere. En dépit de déboires économiques, elle a donné corps à l’idée d’une nation tanzanienne.

De même, le Gabon, dépourvu de toute construction étatique ancienne, a entrepris une politique de grandes infrastructures de transport, associant finalité politique et économique. Le Transgabonais, construit entre 1974 et 1987 pour transporter jusqu’à la côte le manganèse et le bois, est également présenté comme le ciment de l’unité nationale. D’autre part, la pratique des fêtes nationales tournantes au Gabon permet à l’État d’exercer sa fonction redistributive sur l’ensemble du territoire.

Au Nigéria, la structure fédéraliste, subdivisée au cours de la période récente par les pouvoirs militaires, est apparue comme un moyen de contenir les forces centrifuges en divisant les oppositions et en assurant la redistribution de la manne pétrolière à l’ensemble du pays. Il faut également évoquer le transfert de certaines capitales dans des régions intérieures (Abuja au Nigéria, Dodoma en Tanzanie) ce qui a pour but, en se démarquant des localisations coloniales littorales, d’affirmer l’unité nationale.

De "nouveaux conflits"

Pour les géopoliticiens, les conflits africains de la période récente sont indépendants de la logique des États. Conflits "de basse intensité", dans la mesure où ils ne remettent pas en cause les équilibres internationaux, ils se signalent par leur durée parfois interminable, ainsi que par l’absence de véritables fronts, de réelles idéologies et par l’enrôlement des "enfants soldats".

Cette situation découle en partie de l’incapacité des États à assurer le contrôle de leurs territoires et la sécurité des populations. Cette impuissance est exploitée par de véritables bandes armées incontrôlées qui se substituent aux États défaillants et pratiquent le banditisme et le pillage des ressources nationales, à peine dissimulées par des prétextes ethniques ou des revendications politiques parfois très vagues. La création de zones d’instabilité permet, au-delà de l’objectif de renverser certains pouvoirs, de mettre la main sur les richesses du sous-sol.

Face à l’incapacité des appareils d’État à assurer leur sécurité, les populations cèdent souvent à la tentation de constituer des milices à leur tour manipulées par les acteurs du conflit (exemple : Kamajors en Sierra Leone, Naparamas au Mozambique, Maï-Maï en RDC ou encore Murahelin au Soudan).

On peut ainsi évoquer la notion de système de conflits, caractérisé par l’absence d’un véritable front, par le poids des logiques informelles, par des phénomènes de contagion et de prolifération. Ces mouvements ne se limitent pas à un seul État, ils se développent à l'échelle de sous-ensemble régionaux créant de vastes zones d’instabilité. En voici des exemples, du génocide rwandais en 1994 aux guerres du Congo Kinshasa en 1996-1998 qui ont déstabilisé une vaste zone en Afrique centrale et dans la région des Grands Lacs, des conflits libériens et sierra léonais qui ont débordé sur toute l’Afrique de l’Ouest.


Les conflits africains ne sauraient donc se réduire à des violences ethniques. Ils font appel à des facteurs complexes et à de multiples acteurs. Il ne fait aucun doute qu’au-delà de l’ingérence étrangère plus ou moins bien acceptée (opérations Turquoise au Rwanda, Restore Hope en Somalie), l’Afrique doit trouver en son sein les moyens de circonscrire ces conflits. Les organisations africaines régionales ont un rôle essentiel à jouer.

Des organisations régionales en Afrique

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Voir l'entrée "Organisations régionales et intégration" du glossaire 
 

Des organisations internationales en Afrique

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Cartes réalisées par Hervé Parmentier, ENS LSH

 

Ainsi, la CEDEAO est intervenue dans les conflits de Sierra Leone et du Libéria en créant une force internationale (voir encart supra : Les opérations internationales de maintien de la paix en Afrique). Il faut toutefois retenir qu’en dépit des multiples crises survenues depuis les indépendances, aucun État africain n’a disparu et que les troubles récents doivent être interprétés davantage comme la résultante d’une période de crise et de recomposition que comme une véritable remise en cause des cadres étatiques.

 

Notes

[1] Voir l'entrée "conflits, conflictualité" du glossaire  .
[2] Expression citée par Jean Du Bois de Gaudusson dans l’introduction de la revue Questions Internationales, les Conflits en Afrique, janvier - février 2004
[3]  Un article de Marc Lavergne dans ce dossier de Géoconfluences :
  Darfour, un exemple d'ethnicisation et d'internationalisation des conflits politiques en Afrique
[4] Kalenjin : groupe réunissant des peuples de pasteurs nilotiques de la Rift Valley (Massaï, Samburu, Turkana, Tungen), le président Daniel Arap Moi était lui-même issu de l’ethnie Tungen.
[5]  Un article d'Audrey Fromageot dans ce dossier :
Terroirs maraîchers, territoires disputés en Côte d'Ivoire et au Burkina Faso
ainsi que, par Christian Bouquet, des documents pour éclairer la situation ivoirienne
[6] Christel Alvergne - Quelle intégration régionale pour l’Afrique de l’Ouest ? - XLème Colloque de l’ASRDLF : www.ulb.ac.be/soco/asrdlf - Les politiques régionales à l’épreuve des faits Bruxelles – 1, 2 et 3 Septembre 2004 : www.ulb.ac.be/soco/asrdlf/documents/Alvergne.pdf

Références bibliographiques

- Brunel S. - L’Afrique - Bréal - 2003
- Calas B. - "Les densités : introduction à la géographie de l’Afrique orientale" - Espace, populations, sociétés, 1999-1
- Collectif - "Les conflits en Afrique" - revue Questions internationales, la Documentation Française, janvier-février 2004
- Du Bois de Gaudusson J, Médard J-F. (dir.) - "La crise permanente de l'Etat et la recherche difficile de nouveaux modes de régulation" in L’Etat en Afrique : entre le global et le local, numéro spécial de la revue Afrique contemporaine, n°199 - octobre-décembre 2001
- Du Bois de Gaudusson J, Gaud M. (dir.), "Les solutions constitutionnelles des conflits politiques", in L’Afrique face aux conflits, numéro spécial de la revue Afrique contemporaine, n°180 - octobre-décembre 1996
- Foucher M. - Fronts et frontières, un tour du monde géopolitique - Fayard, 1988, réédition 1994
- Médard C. - "Les Kalenjin du Kenya : entre ethnicité et territoires" - BAGF, n° 2 , 2002
- Pourtier R. - Afriques noires - Collection Carré géographie, Hachette - 2001


Des ressources pour compléter

- Dans ce dossier de Géoconfluences :
> par Christian Bouquet, "Des documents pour éclairer la situation ivoirienne"
> un article d'Audrey Fromageot :
   Terroirs maraîchers, territoires disputés en Côte d'Ivoire et au Burkina Faso
> un article de Marc Lavergne :
  Darfour, un exemple d'ethnicisation et d'internationalisation des conflits politiques en Afrique

- Philippe Gervais-Lambony - Guerres, conflits et recompositions territoriales en Afrique noire, quelques remarques, Université de Paris X-Nanterre et Institut Universitaire de France lundi 10 février 2003 :
www.afdg.org/spip/article.php3?id_article=25

- Histoire de l'Afrique de l'Ouest, une banque cartographique utile, intéressante :
http://www.histoire-afrique.org/rubrique7.html
- Sur Gallica, Voyages en Afrique : http://gallica.bnf.fr/VoyagesEnAfrique

Eric Bordessoule,
maître de conférences à l'université Blaise Pascal, Clermont Ferrand.
Pour Géoconfluences le 15 janvier 2006

Source : http://geoconfluences.ens-lsh.fr/


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